Réponse d’Yves à Félicie

Chère Félicie,

Ton écriture sur l’enveloppe ne laissait aucun doute. C’était toi. Comme tu l’as si bien deviné, longtemps j’ai erré sans toi, d’abord à Alger, puis ici. J’ai finis par déménager pour un appartement plus petit. Juste à côté d’une épicerie algérienne… Je ne cherchais pas à oublier. J’achetais des dattes ; je dégustais un thé à la menthe ; j’attendais une carte postale, les mauvais jours un faire-part de décès, les autres l’annonce de ton retour ; j’épicais tous mes plats pour être à ton goût, si un jour… Mes fruits n’étaient que des agrûmes de là-bas.

Tout me fatiguait. Tout me paraissaît terne. L’assemblée des vivants m’ennuyait. Les amis se sont éloignés. Je vivais comme un fantôme sans douleur. Anesthésié. J’ai dû toucher le fond, il y a peu. Car ce Noël, j’avais décidé de me réveiller, de tourner la page…

Après la traversée de cette morne plaine, cet hiver mouvementé me donne le vertige. Il y a, Marie, la tempête de neige, qui vient de rentrer dans ma vie. Il y a un fou furieux, une vague connaissance, qui a dévasté mon appartement. Et enfin… ton courrier.

La blessure ne s’est pas ré-ouverte. Je t’ai lu presque comme une étrangère. Marie est partie renouer quelques jours avec sa famille. Pas vue depuis son mariage avec Yves, elle aussi fait ses retrouvailles. Ma peau ne frisonne plus à tes mots qui pourtant me transportent dans notre histoire, ce passé que tu embellis un peu.

Oui, bien sûr, ce premier été dans les Alpes. Nous étions sur le nuage des premiers moments seuls, loin des amis et de la famille. Le baiser, le premier baiser qui ne venait pas avec nos regards timides. Et puis la folie qui s’en suivit, l’insouciance et les rires. Les culottes oubliées à la laverie, la tente de camping qui s’effondre sous la vent, les cartes postales mouillées par la menthe à l’eau renversée,… Oui, tu pourrais en faire un conte merveilleux.

Mais le suite est plus banale. Tu étais plus soucieuse. Tu passais des soirées sans me parler. Etait-ce un silence heureux comme tu aime à le dire? Je ne crois pas. Comment savoir ce que tu attendais? Je te protégeais, oui, comme un parent. Mais rien d’autre n’était possible dans ce vide hagard. On s’amusait. Avec nos boulots pas trop stressants, la vie se déroulait sans heurts. Point de fantaisie, c’est vrai. Tu étais une énigme qui me plaisait mais pesait aussi. Tu avais quelques instants de folie, brèves expirations dans ton asthme permanent.

Alors c’était le bonheur pour toi. Tant mieux. J’en retire un goût amer d’être passé à côté de toi, peut-être. Dans ta lettre, j’ai l’impression de ne pas te reconnaître. Le temps a-t-il changé mes souvenirs? Est-ce ta nouvelle vie qui me trouble? Seul devant ta lettre, je ne sais plus qui je suis.

Je cherche mes mots pour te parler encore de moi, pour conjurer cette image d’Epinal que tu m’adresse. Avec Marie chahutant enfin ma vie, je me sens rajeunir. J’implore mon étoile du soir pour que cela s’affirme et se déploie comme l’arbre du voyageur brûlant presque sous le soleil tropical mais sans cesse rafraichis par les Alizées.

Je voudrais être ce vent qui traverse l’Atlantique, libre de connaître tous les horizons, libre de pouvoir te reconnaître sans s’attacher à nouveau, libre de choisir les pollens qui deviendront plus loin les fleurs d’autres femmes.

Non, je ne veux pas lire tes mots. Je te préfère en inconnue définitive croisée dans une autre vie. J’ai attendu tellement longtemps de pouvoir oublier, de me donner ce droit, de l’arracher à la culpabilité.

Oui, ta lettre ajoute une pierre à mon deuil.

Non, un livre dédicacé trainerait dans me vie comme une peau morte qui ne veut pas se décomposer.

Adieu,

Philippe

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Published in: on Tuesday 21 March 2006 at 8:20 pm  Leave a Comment  

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