Lettre de Simone Lebarbu à Nicolas De Lap.

Monsieur le goujat public,

Je suis outrée par votre attitude. Vous dépassez les bornes et votre comportement défie l'entendement. Je suffoque rien que de penser à vos exactions: non content d'avoir une atitude villement séductrice à mon endroit dans une correspondance privée qui ne vous concerne pas, vous agravez votre cas en détournant la dernière lettre destinée à mon mari.

Je suis doublement sous le choc, d'abord par votre sans gêne vis-à-vis de l'intimité de notre couple, ensuite par la désinvolture de votre acte qui est totalement répréhensible. Vous n'avez aucun tact et je doute que vous ayez de la morale. Au festival des vilains, vous empocheriez la palme d'or et le prix spécial de la fourberie.

Je suis aterrée devant le détournement de ma correspondance avec mon époux. Notre vie de couple étant malheureusement réduite à la peau de chagrin à cause de l'éloignement, sa flamme s'alimente exclusivement de nos échanges épistolaires.

J'exige que vous communiquiez immédiatement ma dernière lettre à mon mari et sachez que je n'hésiterais pas à faire appel à la police si nécessaire.

Vous ne méritez pas de salutations,

Simone Lebarbu

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Published in: on Tuesday 30 May 2006 at 8:09 pm  Leave a Comment  

Lettre de Nicolas De Lap. à François D

Cher François D,

Je n'ai pas eu de clients ce matin et l'après-midi pluvieuse s'annonce mal. Dans ces cas-là, une impression d'inutilité s'insinue en moi et je ne peux pas lutter contre un coup de blues, le plus souvent passagé.

Du coup, j'ai pensé à toi qui est au chomage, fait comme un rat dans ton grand appartement conçu pour deux. As-tu retrouvé du boulot? Est-ce que tu cherches vraiment ou as-tu d'autres projets?

Je plains tes journées sans rien et sans aucun but. Je ne pourrais pas supporter.

Quand l'ennuie s'installe, mon remède favori est la marche. Je me promène au hasard dans les rues de Lyon en observant la ville et les gens. Mon itinéraire oscille savamment entre des rues très animées et des quartiers presque vides. Je revis un peu de leur frénésie et de leurs états d'âme. Hier soir, j'ai croisé un fanfare qui revenait d'un concert de rue. Le chahut que faisaient les musiciens, le pétillement de leurs yeux, la légèreté de ceux qui goûtent encore leur joie et les mains enlacées d'un couple parmi eux, tout cela m'a redonné confiance en l'existence. Cela contrastait avec les mines absentes des supporters de l'équipe de France captivés par l'écran télé se moquant des contorsions de l'instant présent.

Je croyais presque pouvoir croiser le bonheur. Je croyais que la vie allait me sourire en m'offrant un cadeau, un présent inatendu.

Je reprends cette lettre après avoir été interrompu par un client. Il s'agit d'un cadre ambitieux qui n'a pas le temps d'écrire des mots d'amour à sa femme. Il me donne quelques indications et une belle somme. Il me fait confiance pour le reste. Cette fois-ci, il n'était pas seul… sa secrétaire… le manque d'imagination me dégoûte au plus au point.

Cela a brisé les quelques mots que je voulais ajouté. La feuille blanche m'impressionne soudain. L'effet salvateur de ma promenade d'hier s'est épuisé. Vais-je arriver à dormir?

Donnes-moi de tes nouvelles! Si tu veux causer ma porte t'est grande ouverte.

Avec toute mon amitié,

Nicolas De Lap.

Published in: on Sunday 28 May 2006 at 8:32 pm  Leave a Comment  

Lettre de Nicolas de Lap. à Roger

Cher Roger,

Il y a des lettres que je ne souhaiterais ne pas avoir à transcrire mais tu ne peux jamais savoir à l'avance.

La démarche du client était inhabituelle. En effet, il voulait plus des conseils de rédaction et d'organisation concernant une lettre déjà presque terminée. Je crois surtout qu'il avait besoin d'en parler à quelqu'un d'extérieur. Je dois être moins cher qu'un psychanalyste.

La situation est somme toute assez banale: son ex-femme tente de renouer avec lui sans vraiment l'assumer et le dire. J'ai l'impression que ce fût pour mon client l'occasion de tourner définitivement la page. Après moult discussion, il a accepté que nous reprenions tout à zéro.

J'espère avoir traduit la sécheresse de sa voix et la mure détermination qui animait son corps athlétique. Il me faisait l'effet d'un Mathieu Kassovitz dans Un Héros très discret. Après la relecture, nous avons parlé de sa femme actuelle, "joyeuse comme un jour d'été" a-t-il dit. Il m'a laissé la lettre de son ex-femme. J'abandonne tout mon passé…

Cette impossibilité de renouer, cette absence d'une seconde chance, cette fin de non-recevoir m'ont atteind plus que je ne pensais.

Savoir que moi aussi, je suis au-delà d'un possible retour en arrière contribue à faire bouillir davantage la marmitte de ma solitude. L'autre jour, j'ai eu beau échanger quelques sourires avec une jolie fille dans un bar, ma timidité d'adolescent a resurgis et puis j'ai fuis.

Est-ce que nous grandissons un jour?
Est-ce que nous finissons par savoir qui nous sommes?

Je te laisse sur ces considérations un peu trop existentielles mais qui reflète mon état d'âme du jour.

Avec toute mon amitié,

Nicolas de Lap.

Published in: on Saturday 27 May 2006 at 6:46 pm  Leave a Comment  

Lettre de Joel Aub. à Sylvie G

Mademoiselle,

Il y a deux mois dans une première lettre je sollicitais désespérément votre aide à propos de mon amnésie. Je me permets d'insister avec ce second et dernier envoi.

Quelques petits éclats de vie ont brillé entre temps. Il est revenu à ma mémoire un repas joyeux que nous avons partagé. Soit je suis victime d'hallucinations soit nous nous connaissons plus que pour des motifs liés à mon métier de photographe.

Vous ne pouvez certainement pas imaginer quel supplice représente ma situation actuelle: être étranger à soi-même. Vivre sans mémoire c'est vivre sans repères dans un environnement incompréhensible.

Je vous conjure une dernière fois de me porter secours. La méteo très changeante de cette fin de printemps à Lyon aggrave encore plus mon état proche de la déprime.

Recevez mes salutations distinguées,

Joel A.

Published in: on Monday 22 May 2006 at 8:09 pm  Leave a Comment  

Lettre de Jean à Simone Lebarbu

Ma douce moitié,

Je n'ai plus de nouvelles de toi et cela me chiffonne. Tu dois être overbooké comme moi et donc trop fatigué pour m'écrire.

Envoie-moi quand même une petite carte postale de la plage pour que je puisse partir dans un dream loin des soucis. Les heures interminables au travail dévorent tout mon punch et mon mental, à tel point que je ne peux pas m'évader away from Paris. Je me sens du coup totalement alone et lost, perdu sans toi.

J'essaie de nous imaginer en train de se promener ou de s'embrasser mais c'est niet, nada, rien du tout. Le boss m'a assuré que je pourrais partir en congé comme nous avions prévus. J'ai hate de te tenir dans mes bras et de décompresser un peu.

Du coup le chief m'a demandé de pulser la cadence pour mériter ce repos. J'abrège mes indications à l'écrivain public pour m'y remettre.

Ton Jean qui t'aime

Published in: on Tuesday 16 May 2006 at 8:56 pm  Leave a Comment  

Lettre de Thérésa à Francis

Chère couleur de ma vie,

Je t'écris cette deuxième lettre rapprochée car j'ai rencontré ta soeur dimanche dernier. Véronique a été très froide. Je lui ai donné de tes nouvelles et expliqué ta réussite actuelle dans notre pays. Elle a hoché la tête lorsque je lui ai parlé de nous. Il y a eu un moment d'hésitation où j'ai l'impression qu'elle voulait me dire quelque chose, puis non… Véronique m'a ensuite congédié poliment. Avant de nous quitter, elle s'est renseignée sur les dates de représentation de l'Opéra et puis a ajouté sans conviction que je pouvais repasser "si j'en avais envie".

Vous avez quelques traits de visage en commun ainsi que des intonations. En revanche, elle m'est apparue peu guillerette (proposé par l'écrivain public, ce mot me fait rire …) pour ne pas dire triste. Véronique est restée tout aussi froide quand ses bambins (j'aime ce diminutif!) sont venues lui demander l'autorisation de regarder je ne sais quelle émission télé. Est-ce que tu ne devrais pas lui écrire?

Samedi, après la répétition, le directeur de l'Opéra m'a emmené voir la showcase de Katerine, un artiste de chanson française. Outre le look de dandy, c'est un fou qui nous a fait un numéro hilarant du gars maladroit et désabusé tout au long de sa prestation. Il a chanté trois de ces compositions que j'ai trouvé très chouette. Je t'envoie ci-joint Robots après tout, son dernier album.

Les répétitions sont un peu pénibles en ce moment car je suis en délicatesse avec le metteur en scène. Son exigence vire au délire paranoïaque. Je me suis opposé à lui sur certains points, notamment sur le rythme soutenu de notre travail. Après m'avoir traité de tous les noms, il a fini par m'exempter de certaines demi-journées. Cela reposera ma voix. Je peux aussi me ressourcer par des balades et par les lectures que tu m'avais suggéré.

Je t'écris aussi vite parce que tu me manques beaucoup. Je suis un être social et qui vit mal la solitude, tu le sais, alors l'éloignement dans une contrée où je parle difficilement la langue est un supplice pour moi. J'espère que les représentations transcenderons comme d'habitude les moments douloureux.

Je t'adresse mon chant doux et sauvage, celui qui n'appartient qu'à nous!

Thérésa

Published in: on Monday 15 May 2006 at 7:53 pm  Leave a Comment  

Lettre de Nicolas De Lap. à la Confidente

Madame l'insistante confidente,

Vous avez l'art de souffler le froid puis le chaud. Vous devez être une redoutable séductrice et négociatrice dans votre activité professionnelle. Maintenant que vous proposez un mode de correspondance plus fascinant, puisque vous me voulez aussi comme confident, je suis intrigué et plus enclin à envisager de façon favorable votre offre. J'ai besoin d'y réfléchir.

Cependant je tiens à vous mettre en garde contre une image fausse que vous pourriez avoir de moi. Je suis quelqu'un d'assez banal qui s'ennuie sauf quand je fais l'écrivain public. J'ai du mal à m'intéresser au monde qui m'entoure. Je me sens à coté de la vie qui va. Derrière tout cela, il y a de nombreuses déceptions. Je préfère me glisser dans l'existence des autres en rédigeant leurs lettres. Comme un acteur, je me mets à leur place pour exprimer ce que mes clients sont et être le plus fidèle possible aux idées, aux sentiments ainsi qu'au message qu'ils veulent transmettre. Je me sens aussi exister quand je lis des romans loin du quotidien, comme par exemple en ce moment La Folie Forcalquier de Pierre Magnan, un polar historique bien suranné se baignant dans le paysage autour de la montagne de Lure…

La femme battante que vous êtes à plutôt intérêt à fuir l'homme vide que je suis.

Pour finir cette missive déjà trop longue, je pense qu'il me sera difficile de faire confiance à une totale inconnue. La réussite de votre projet passe, me semble-t-il, par une rencontre, au moins une. C'est d'autant plus énervant que vous me connaissez et pas moi.

Qu'en pensez-vous?

Nicolas De Lap.

Published in: on Sunday 14 May 2006 at 9:25 am  Leave a Comment  

Lettre de Thérésa à Francis

Mon chant d'amour,

Nous sommes dans une phase de répétition un peu fastidieuse. Le réglage texte, voix et mouvement devient très précis. Tant que cela n'est pas automatique, tu n'ennuie un peu à tout recommencer pour "des détails". Tu perds le plaisir du jeu et du chant qui ne se déploie que par deux ou trois strophes maximum.

Du coup, je suis libre quand vient le tour des scènes où je n'apparaît pas. Le calvaire du millimètre change d'épaules. Lyon est à moi!

Je ne comprends pas pourquoi tu as quitté cette ville. Tu ne m'as jamais expliqué d'ailleurs. Le pourras-tu un jour? A moins que ta série en cours ne le dise pour toi… Je sens bien les ravages de ton âme à la moindre évocation de Lyon. Ma nature jalouse soupçonne une femme.

Je scrute toutes les lyonnaises un peu séduisantes que je rencontre. Pour comprendre ce qu'elles auraient de plus que moi.

Hier j'ai appris deux mots amusants: agapes et pince-fesses. J'aime les deux. Lors du dernier pince-fesses à l'occasion d'une exposition de peinture – du figuratif niais et moche, selon ta classification- j'ai dû chanter après avoir bu et avalé quelques toasts bien gras. C'était désastreux mais cela fait partie des obligations de promotion pour l'Opéra. Les nias-moches prennaient des airs ravis. J'ai fui les oiseux (mot appris chez l'écrivain public) et leurs compliments.

Plutôt que de m'enfermer dans ma chambre d'hôtel à zapper les chaînes satellites en espagnol ou à feuilleter des magazines people, j'ai tourné en rond dans le vieux Lyon. Je pense à toi et tu me manques très fort. On s'y promènera un jour ensemble? Je regrette de ne pas pouvoir te parler surtout dans ces jours de fragilité liés aux répétitions où les doutes sont nombreux. C'est dur de n'avoir personne à qui se confier.

Dans le hasard de ma promenade, j'ai croisé le directeur de l'Opéra. Nous avons bu un verre. La soirée a été plus paisible. Il a su trouver les mots pour me rassurer. Il n'aime pas trop la mégalomanie du metteur en scène ni sa maniaquerie excessive sur "ces détails qui font les grandes choses…" Il m'a dit de venir le voir quand je veux si j'ai des soucis.

Dis-moi un peu ce que tu fais?
Est-ce que tu veux me décrire tes dernières créations?

Je suis désolé de ne pas avoir eu le temps de voir ta soeur. C'est prévu pour demain.

Je t'embrasse voracement (encore un mot appris chez l'ami écrivain public). Ma main s'échauffe à l'idée de se glisser sur ton torse nu!

Ta pie amoureuse
Thérésa

 

PS: Je m'amuse énormément chez l'écrivain public à chercher les mots pour me dire. En plus son thé et ses petits gâteaux sont délicieux. Je n'ai plus de raisons de ne pas t'écrire comme ces cinq derniers jours.

Published in: on Tuesday 9 May 2006 at 7:59 pm  Leave a Comment  

Lettre de Francois D. à Nicolas De Lap.

Cher Nicolas,

Je me permet cette familiarité en réponse à ta franchise. Dans notre monde libéral, la déontologie est facilement utilisée pour masquer le mensonge, l'hypocrisie et l'absence de moral.

Je te remercie beaucoup pour ta lettre qui dévoilait le contexte de la rupture prononcée par ma femme. Il me restait le faible espoir qu'elle me respectait encore mais ce n'était encore qu'illusion.

Alors que je broyais des idées noires en écoutant très fort dans mon casque une compilation de métal, ton petit mot salvateur est arrivé. Cette cacophonie électrico-lyrique tenait difficilement à distance la violence qui bouillait en moi et je perdais pied tout seul dans mon appartement du Vieux-Lyon.

Grâce à toi, j'ai eu l'impression de compter pour le monde extérieur. J'ai pu hurler contre ma femme qui me lâchait pour un beauf plein de fric. Grâce à toi, j'avais ma revanche contre elle, cette emmerdeuse de première classe. Grâce à toi, je me sens mon nul. Son mépris me paraît soudain si dérisoire.

Encore merci.

J'espère pour toi que tu n'as pas trop de cliente de ce style.

Bien chaleureusement contre le froid et la pluie qui sont revenus en force ce lundi férié,

Francois D.

 

PS: Dis-moi, si je peux passer te voir dans ta boutique d'écriture ou au moins si on peut continuer à s'écrire.
Je n'ai plus beaucoup d'amis sur Lyon. Je ne voudrais pas te déranger.

Published in: on Monday 8 May 2006 at 8:23 pm  Leave a Comment  

Lettre à J.P.

Cher Monsieur,

Je vous adresse mes sincères condoléances pour ce malheur qui vous frappe. J'avais envisagé venir à l'enterrement pour vous témoigner toute mon affection. Cependant je n'ai pu m'y résoudre. En effet le passé qui lie la défunte et moi ainsi que les relations tendues de ces derniers temps donnaient à ma présence un caractère incongru voire déplacé. Je vous sais gré de tous les efforts que vous aviez fait pour remédier à cette situation qui, vous le saviez, me faisait souffrir.

C'est pourquoi j'aurais voulu être présent à vos cotés pour vous soutenir, vous montrer toute ma reconnaissance et mon amitié. Je sais que beaucoup n'aurait pas compris mon geste, y voyant plutôt une intrusion dans une intimité qui ne me concernait plus puisqu'elle m'avait rejeté et qu'elle me raillait publiquement. Ils auraient pu croire à une revanche, à une volonté d'avoir le dernier mot sur la défunte.

Vous ne pouvez pas savoir comme je suis malheureux. J'ai pleuré longtemps à l'annonce de sa disparition. Ma nouvelle femme souffle le chaud et le froid, tantôt me consolant tantôt me faisant des crises de jalousie. C'est terrible! Il n'y a que vous, peut-être, qui pourrez me comprendre.

Je l'aimais encore, c'est sûr. Pas aussi fort qu'avant et pas aussi tendrement que ma nouvelle femme mais c'était au-delà de la simple amitié ou de l'affection. Elle restait pour moi quelqu'un qui comptait dans ma vie quotidienne et qui me manque beaucoup.
Saisis par les larmes, j'ai dû interrompre la rédaction de cette lettre avec l'écrivain public. J'ai pris quelques minutes pour me reprendre. Ma douleur est attisée par ce fait divers scandaleux impliquant la mairie de Lyon. Les services de la ville aurait subtilisé un cadavre dans le cimetière de la Croix-Rousse. C'est plus qu'une regrettable erreur, il s'agit d'une injure à la mémoire du mort et à sa famille.

Je regrette tellement de n'avoir pu lui rendre hommage lors de sa crémation. J'aurais voulu partager mon chagrin avec vous. Nous aurions pu parler d'elle, comme deux frères. Cela restera comme un creux dans ma vie.

Ne connaissant pas ses dernières volontés en la matière, je ne sais pas comment vous prévoyez la dispersion des cendres. Si par hasard, je pouvais y avoir quelque part sans causer de soucis, je vous serais infiniment reconnaissant de m'y convier.

Je vous remercie encore pour tout et réitère mes plus sincères condoléances.

Ph.

Published in: on Sunday 7 May 2006 at 10:24 am  Leave a Comment