Lettre de Thérésa à Francis

Mon peintre exotique,

Je ne supporte plus les conditions de travail actuelles. Le metteur en scène est un vrai tyran. Il a concocté un planning diabolique pour les dernières semaines. Ces remarques deviennent infectes mais tout le monde se laisse faire sauf moi! J’ai l’air d’être la seule à mal le vivre. Je me méfie de tous ces sourires condescendants. Je deviens plus froide avec tout le monde. Du coup, nous n’avons plus le temps de faire des sorties de groupe avec les plus fêtards de la bande. C’est triste!

J’ai l’impression de tourner en rond dans Lyon. C’est une belle ville mais je commence à m’y ennuyer ferme. Dire que la Provence n’est pas loin et que je n’ai pas une minute à moi. J’enrage! Heureusement le directeur de l’Opéra est une perle. Il me soutient. C’est le seul à me comprendre. Il fait preuve d’une vraie gentillesses. Il a promis de m’emmener dans un charmant village pas trop loin: Uzes. Tu connais?

Tu me manques beaucoup. Il n’y a que ta voix et ton corps pour me calmer dans ces moments-là. Je regrette que tu n’ai pas eu le courage d’affronter ton passé à Lyon. Nous nous serions guidés mutuellement sur les sentiers brûlants de nos démons. Nous aurions pu marcher en amoureux dans ta ville natale. Je suis certaine que tu l’aurais vu différemment grâce à moi. Des vraies vacances auraient pu prolonger notre séjour ici. Réfléchis-y, il n’est pas trop tard. Je me sens perdue sans toi.

L’autre dimanche, seul soir sans répétition, Stéphane, le directeur de l’Opéra et moi, nous avons assisté à un spectacle de danse magnifique. La fin du spectacle est émouvante.

L’homme saute, culbute et accomplit plusieurs soleils. Ses virevoltes fatiguées s’amenuisent comme une vague sur le sable. Chute. A bout de souffle, il se masse les pieds blancs comme du calcaire. Ses mains ensanglantés y tracent des veines roses foncés. La tête penchée à gauche, Jean écoute intrigué l’écho des claquettes.

La femme stoppe à l’entrée de chapelles inachevées. Le corps totalement figé, seul son visage bouge s’imprégnant de chaque détail. Des gouttes d’eau, des larmes d’admiration?, serpentent le long de son visage.

Recroquevillé sur lui-même, il ne l’entend pas s’approcher par bond d’oiseau. D’un doigt, elle lui picore le cou, le dos, le pied gauche et le nez. Entre chaque bouchée, elle s’envole de quelques pas sur les gravas de pierre. Entre chaque bouchée, il se redresse toujours plus à l’affût.

Brusquement, il lui attrape le cou du pied droit. Il la lance dans un mouvement de toupie avant de la saisir par le buste et l’enserrer très fort. Il se penche et murmure quelques mots inaudibles. La ritournelle des mots et de la musique tournent dans l’air. Elle se lèche du sang sur ses mains.

Dans une valse sans rigueur, ils se perdent dans les infractuosités du décor. Ils se hissent comme des forcenés au cordage sculpté. En haut, enlacés assis, ils regardent ensemble au loin, avec en fond sonore un bruit de mer nocturne.

Je me suis sentie légère et en phase avec les danseurs. C’est si rare. Grâce à la position de Stéphane, nous avons terminé la soirée par un délicieux dîner avec la troupe de danse. Merveilleux! Je me suis fait draguer par un des danseurs. Il était charmant et doté d’une belle voix… Mais ne t’inquiète pas, Stéphane veillait au grain pour toi.

J’ai croisé ta soeur qui était plus détendue et elle m’a promis de venir à la première. Reprends contact, je t’en conjure. Elle es prête à te parler. Je crois même qu’elle attend de tes nouvelles. Elle était heureuse de votre conversation téléphonique. Nous avons évoqué l’éventualité de son voyage en Argentine. Je l’ai vu sourire. Cela faisait plaisir à voir.

Je t’embrasse avidement,

Ta Thérésa.

PS1: j’aimerais tellement que tu me rejoignes! J’en peux plus de vivre seule sans point de repère.

PS2: j’adore “fêtards et condescendants”. Désormais L’écrivain public sort le dictionnaire des synonymes pour trouver des mots étonnants à me faire découvrir. Son planning ne correspond plus au mien, heureusement qu’il a ouvert plus tard ce soir. Il finissait la correction du mémoire d’un futur conservateur de bibliothèque qui suit sa scolarité à l’Enssib de Villeurbanne.

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Published in: on Sunday 23 July 2006 at 5:55 pm  Leave a Comment  

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