Lettre de Joel Aub. à Nicolas De Lap.

Cher Nicolas,

Sur l’aimable invitation de Sylvie G., je me repose quelques jours dans la Drôme loin du tumulte de Lyon. Après l’été, le rythme effrené va bientôt reprendre de plus belle. Je suis extrêmement fatigué. J’ai besoin de me remettre de tant d’émotions. Je vous remercie chaleureusement de votre aide. Je viendrais vous saluer dès mon retour. J’aurais encore besoin de vous car l’écriture reste une épreuve. Son tracé est très hésitant, tremblé et incertain tout comme mon cerveau. Parler à quelqu’un m’aide à remettre provisoirement un semblant d’ordre.

Je fais cet effort car j’ai un rêve qui me hante depuis plusieurs jours. Je n’ose en parler à Sylvie G. qui pourrait peut-être se mettre à douter encore plus de ma santé mentale! Voici:

Je prends l’une de mes photos, le visage rayonnant d’une femme sur la passerelle du Palais de Justice sourit à l’objectif. Nous avons fait plusieurs shoots dans Lyon, la promenade se fit virevoletante et sensuelle sur la place Bellecourt, sur la pointe des pieds cette femme en robe pivoine était en apesanteur au-dessus de la terre rouge comme une fée provocante qui exaltait sa sensualité pour accéder au ciel, les passants s’arrêtaient et le vent insouciant découvrait ses cuisses, elle vivait hors du temps comme une surimpression dans se décor, elle marchait tellement que j’avais du mal à la suivre, parfois cette femme disparaissait dans une rue, le seul souvenir tangible était l’impression que l’air avait été griffé par sa silhouette,

le temps de quelques respirations affolées et elle réapparaissait avec parfois le souffle annonciateur de ces pas où l’écho léger de son rire, elle continuait à marcher et nous fîmes de nouvelles photos devant les sculptures de Jean-Robert Ipousteguy à coté de l’Opéra, la lenteur de sa gestuelle donnait une incarnation terrible à son corps et s’affrontait avec l’abstraction des oeuvres d’art, sa marche semblait dévorer la place avec tout ce qui s’y trouvait, cette femme s’immobilise soudain devant un enfant, son corps se crispe de tristesse, sa marche devient presque une course, ses grandes enjambées traversent hagardes la Presqu’île de Lyon,

sa marche est une moue dédaigneuse pour les boutiques, tellement méprisante que je dois m’excuser sans cesse devant les mines agressives de la foule, sa marche fuit tout ce qui l’entoure jusqu’à presque disparaître, son corps flou se détache péniblement des bâtiments, sa marche n’est plus que le reflet liquide d’une femme inquiète, je l’ai perdue à force de fixer ce vide en mouvement, je ressors de la photo pour l’admirer souriant sur la passerelle du Palais de Justice, j’entends sa voix qui me dit des mots doux, je marche d’un pas décidé entre les immeubles en direction de la passerelle, sa marche s’est figée dans une pose mutine, je prends l’appareil photo

Je me réveille à ce moment-là avec l’impression d’un baiser sur la bouche. Il y a de négligeables variantes d’une nuit à l’autre mais je n’arrive pas à visualiser en entier ce qui se passe sur la passerelle…

Est-ce ma dernière compagne qui m’a laissé un tel souvenir? Est-ce simplement la trace émotionnelle d’une séance photo qui m’a particulièrement marquée? Ou est-ce que mon cerveau défaillant me joue des tours? Je ne sais plus quoi penser…

Qu’en dites-vous?

Avec toute ma considération,

Joël Aub.

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Published in: on Sunday 10 September 2006 at 3:29 pm  Leave a Comment  

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