Lettre de François D à la confidente

Chère Léa, chère confidente de Nicolas,

J’aimerais que vous soyez mon point d’attache dans la dérive de mon voyage. Je vous vois, si vous le voulez bien, comme le phare qui m’indique que le passé n’est pas qu’une hallucination et qui me dit que le retour se fera un jour. Dites-moi si je vous ennuie.

Je ne pensais pas que quitter la France fut si difficile. J’ai laissé mes affaires précieuses dans un garde-meuble. Le futile est vendu. Nicolas héberge ma collection de CD. Je ne voyais pas ma collection musicale dormir dans un réduit poussiéreux. Je ne pars pas juste pour des vacances mais pour longtemps, pour un temps indéterminé. A la respiration des premiers jours sur la route s’est substituée une panique étouffante. Je me sens un peu perdu.

Je suis arrivé à Lisbonne depuis une semaine. C’est beau. J’ai fait des rencontres. Mais… à chaque instant, je crains de m’égarer. Nicolas m’avait mis en garde contre l’illusion du voyage libérateur: on pars pour tout reprendre à zéro sans le passé et le regard de ceux qui nous connaissent. On croit qu’il suffit de cela pour être un autre. C’est faux! Il avait raison sur ce point là. En plus ce n’est pas parce que tu pars que tu sais où tu vas… C’est terriblement vrai!

Cette ville concentre bien les ambiguïtés du voyage: le désir d’exploration qui tend à la folie engendre la saudade, cette tristesse joyeuse de ceux qui restent sans rien attendre ni retour ni avenir meilleur avec juste les douleurs ou les joies du quotidien. La mélopée du fado précipite tous ces sentiments dans mon oreille naïve…

Je me sens maintenant vide de tout projet. J’avais bien une ou deux idées pour la suite mais j’ai désormais besoin d’y trouver un sens, quelque chose qui me mettra en mouvement. Je t’en prie n’en dit rien pour l’instant à Nicolas. Il s’employerait peut-être à me décourager car je sens que la solitude lui pèse plus qu’il ne le dit. Continue de prendre soin de lui à travers votre correspondance. S’il te plait commence un pas de deux avec ce timide tendre et attachant. Si j’étais une femme, je crois que je le draguerais.

Une frénésie s’empare du café où je t’écris. Les lisboètes, qui riment merveilleusement avec poètes, sortent du travail et viennent profiter des terrasses habitées de soleil. Le chuintement du portugais m’évoque le froissement du papier, feuilles de joie qui s’éparpillent dans le vent. Je me fais l’impression d’attendre quelqu’un ou quelque chose. La vacuité de ma vie n’est qu’une attente impossible. J’aimerais être comme un de mes voisins, un foisonnement de mots, de gestes et de projets.

Je me rends compte que je ne t’ai rien dit des beautés de Lisbonne. Je n’ai pas le coeur à cela. Peut-être au prochain courrier. Si j’y pense, je te glisserais une carte postale avec ce courrier.

Amitiés,

François D.

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Published in: on Wednesday 27 September 2006 at 4:58 pm  Leave a Comment  

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