Lettre de Nicolas De Lap. à Roger

Cher Roger,

Je suis au Mali. Ce lieu de mon enfance dont je refusais de parler. J’y suis retourné avec le désir de faire le deuil de mon passé. Je veux retrouver des repères tangibles. Je promène mon regard sur des lieux et des gens. Je me sens en suspend dans ma vie. Je flotte entre deux eaux ne sachant plus où se trouve la surface. Il y a des souvenirs qui vacillent, fragile illusion d’un paradis immuable. Il y a des souvenirs qui s’enfuient. Est-ce que j’aurais la courage de
reconstruire une vérité, une force où mettre mes pas?

J’ai retrouvé de vieux amis. Ils me voient encore comme cet enfant timide. Ils veulent rassurer leur propre angoisse de mort. Je les laisse voguer sur la vague des anecdotes. Je thésaurise ainsi quelques images de moi. Parfois, j’y retrouve les actions mais pas l’émotion que j’ai sentis. C’est comme voir un film avec l’image mais sans le son. On comprend ce qui se passe mais il manque quelque chose pour vivre au rythme des acteurs.

J’ai revu ma maison. Elle est habitée par un officier américain très obtus et visiblement paranoïaque. Celui-ci a refusé de me laisser entrer. Je me suis cherché quelques heures dans son ombre. J’ai guetté les reflets sans y trouver la moindre poussière de moi.

Je t’écris de la terrasse de l’hôtel où je sors d’une sieste terriblement angoissante. Le but de cette lettre était de ne plus laisser tourner en boucle toutes ces questions. Ce n’est pas très réussi pour l’instant. Parlons d’autre chose!

Je sens grandir l’amour en moi pour ma confidente, Léa. Tu serais content de savoir que je l’ai abordé. En fait c’est François D., le chômeur qui lui a parlé le premier lors d’un repas chez Mustapha. Il venait de m’annoncer sa décision de faire un tour du monde. J’ai tenté de le dissuader mais il a tenu le cap. Je lui ai fait part de mes soupçons quant à l’identité de la confidente. En plus elle est passé chercher un couscous à emporter. Comme il n’avait plus rien à perdre, avec son départ et tout le reste, il est allé vers elle. La Confidente était gênée et fuyait autant que possible mon regard.

Plus tard, je l’ai croisé dans la rue l’air ailleurs. Je l’ai interrompu dans ses pensées en lui parlant du restaurant puis je lui ai demandé si c’est à ses enfants qu’elle pensait… Après quelques secondes de stupéfaction, elle a acquiescé. J’ai vu son visage se défaire. Nous avons changé de sujet. A la fin, elle m’a demandé des nouvelles de François D. Je lui ai répondu qu’il devait partir dans trois ou quatre jours. En partant, je lui ai fait la bise. Elle m’a sourit. Je suis sûr que tu n’en reviens pas de cette seconde audace. J’aime son mélange de force et de fragilité. Je sens une grande tendresse en elle. J’aimerais qu’elle soit ici pour me tenir dans ses bras. Léa saurait peut-être redonné du sens à ce qui m’arrive.

Mon séjour se termine dans une semaine. Je n’ai pas encore fait le plus douloureux. Revoir sa tombe. Mes pensées se brouillent encore quand je pense à ce qui est arrivé. La vie qui va paraît soudain futile face à certains drames. J’aimerais tellement trouver un explication. Existe-t-elle?

Tu ne m’as pas écris depuis très longtemps. Donnes-moi quelques nouvelles, même brèves.

Avec toute mon amitié,

Nicolas De Lap.

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Published in: on Thursday 28 September 2006 at 5:27 pm  Leave a Comment  

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