Lettre de Nicolas De Lap. à Joel Aub.

Mon cher Joel,

Je suis désolé de ne pas avoir pu vous répondre plus tôt mais j’étais parti en voyage au Mali. Comme ma tentative de vous joindre par téléphone à Lyon fut vaine, j’en ai déduis que vous étiez encore à la campagne chez Sylvie G. J’en suis ravi et j’espère que ce séjour apaise vos angoisses d’amnésique.

Votre courrier m’a touché de manière innattendue. Même quand on s’en souvient le passé peut réserver de douloureuses surprises. J’ai passé mon enfance au Mali jusqu’à l’âge de 12 ans. Mes parents ont dû s’en aller dans des circonstances qui ne m’ont jamais été expliquées. Cette partie du passé est demeurée une sorte de brouillard où erre de joyeux souvenirs au milieu d’un champs de ruine. Le mutisme de mes parents sur cette période me fait encore trembler d’un terrible secret. Ce que j’ai découvert est tout à la fois banal et étrange: mon père a eu une aventure avec une femme peul qui est morte dans d’étrange circonstance. Il n’est pas responsable de ce drame. Ce fût juste l’occasion pour ma mère de découvrir la trahison de mon père. Le second mystère incompréhensible, c’est pourquoi ils ne se sont pas séparés. Il est trop tard pour que je puisse leur demander. En rencontrant mon passé, j’ai aussi pris conscience que les souvenirs de chacun sur le même évènement sont toujours différents, radicalement parfois. Mes anciens m’ont figé dans une image qui les rassure. Je me suis senti mal dans leur passé qui n’est pas le mien. Quant aux périodes floues, ce que j’ai entendu s’oppose violemment à mes vagues impressions.

La vie n’est-elle pas aussi dans les rêves? Est-ce si important pour vous de savoir si votre rêve se souvient de la réalité? Je pense maintenant qu’il faut reconstruire son passé à partir de ses souvenirs et peut-être de ses rêves. Il n’y a pas de vérité du passé. J’ai l’impression que la mémoire passe au tamis de nos émotions d’aujourd’hui les évènements anciens. Peut-être qu’à trop courir son passé comme dans votre rêve, on n’est plus rien. Les souvenirs ont parfois tendance à nous rendre prisonnier de choses révolues.

Seulement sans son passé, on ne sait plus d’où l’on vient ni qui on est. Je ne peux décider de l’importance que vous accordez à votre passé. C’est à vous de voir comment le reconstruire dans cette frontière imprécise entre la vérité et l’invention plus ou moins forte.

En ce qui me concerne, j’aspire à tuer définitivement mes fantômes et à reconstituer un passé le plus proche de mes souvenirs même imprécis. Tel un romancier, je vais combler les manques.

N’hésitez pas à m’écrire ou à venir me voir. Cela sera toujours avec plaisir.

Recevez mes plus cordiales salutations,

Nicolas De Lap.

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Published in: on Friday 13 October 2006 at 2:49 pm  Leave a Comment  

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