Lettre de Joel Aub. à Sylvie G.

Chère Sylvie,

Dans le désarroi dans lequel je suis, avoir une interlocutrice telle que vous m’aide plus que vous ne pouvez l’imaginer. L’écrivain public m’est aussi d’un grand secours pour essayer d’ordonner ce chaos dans ma vie. Il y a le médecin bien entendu mais il est trop distant et sans empathie. Et puis il cherche dans le rationnel. Plus j’apprends à me connaître, moins je sais à quoi m’en tenir. Je tremble chaque jour de découvrir des actions terribles.

Quand j’ai coincé la galeriste, celle dont je vous parlais dans mon précédent courrier, elle était terrifiée. Comme elle me fuyait, il m’a fallu frapper un grand coup. Rassurez-vous, je ne l’ai pas agressée mais simplement attendue dans son appartement. De la gentillesse à l’intimidation en passant par la séduction, j’ai employé toutes les ruses pour enfin avoir des informations sur moi et sur cette exposition. Je me faisais l’effet d’être Gabriel Lecouvreur dans une enquête du Poulpe. Toutes les trois ou quatre phrases, elle doutait de mon amnésie. Cela ressemble bien, selon elle, à mon coté manipulateur…

Elle débita son récit comme un mantra: j’avais eu une conduite odieuse lors du vernissage. Si elle avait accepté de m’exposer c’était grâce à mes relations. Elle jugeait mon travail intéressant mais manquant de couilles! Cela ne s’explique pas, c’était son jugement, point final. J’ai eu beau revenir à la charge, elle n’en démordait pas. De tout façon ce n’était pas du niveau des ses précédents invités. J’avais fait preuve selon ses dires d’une maniaquerie compulsive lors de l’accrochage. Dès lors elle avait commencé à regretter. Cependant la critique était bonne et la soirée d’inauguration se déroulait on ne peut mieux. Selon elle, il y aurait même eu des ventes réalisées, si je n’avais pas tout gâché.

Quand j’ai “pété un câble”! Son expression claqua comme un coup de fouet. L’élément déclencheur reste un mystère. Si c’était la seule inconnue pour moi, tout irait bien. Sans raison donc, j’ai peloté les fesses d’une huile tout en faisant des compliments sur “la bête”. Alors que son mari s’apprêtait à me casser la gueule, j’ai entonné un fou rire délirant, “un gloussement forcé à la tonalité maladive”, puis à l’aide d’un bol de mayonnaise j’ai barbouillé tous mes tirages. Quelques dessins obscènes furent de la partie… J’injuriais tous les invités au fur et à mesure que la salle se vidait dans une moue lasse et méprisante. J’imagine avec plaisir les réactions de cette bonne bourgeoisie lyonnaise qui n’en méritait pas tant.

Elle a raconté la suite dans un long sanglot d’angoisse. A l’aide d’un cutter, je me serais mutilé les mains. Je frappais tous ceux qui voulaient m’en empêcher. J’ai posé mes empreintes sur les photos exposées et sur les murs de la galerie mais surtout je me serais approché d’elle pour parachever mon oeuvre sur sa belle robe blanche, “une robe de créateur”. Deux personnes m’auraient maîtrisé avant en me “bousculant un peu”. Il n’y avait eu que la manière forte pour me calmer. Ils m’ont frapper quoi! Dans un ultime sursaut d’orgueil, je les aurais remercié en leur reprochant quand même d’avoir beaucoup attendu avant de se fâcher. Je leur aurais offert les photos de l’exposition. Puis dans un autre rire tout aussi glacial que le premier, j’aurais échappé à leur surveillance. Elle n’aurait jamais fait appel à la police pour éviter le scandale.

J’enrage qu’aucun des invités n’ait oser me faire signe dans la rue. Ils sont lâches. Je suis certain que j’en ai croisé beaucoup. Ceux que j’ai abordé suite à un regard insistant, ils auraient pu m’aider. Non! la peur! Rien que la peur! Je ne suis pas méchant. Non! Je suis juste déboussolé et en quête de repères fiables. Je crois que c’était déjà le cas avant l’amnésie.

La galeriste s’est souvenu d’une de mes femmes. Ce fût l’une de mes plus longue liaison officielle… J’ai bien perçu le dédain dans cette dernière remarque perfide. Enfin du sérieux, je pétarade d’espérance.

De même, je suis très impatient de notre futur déjeuner. Je vous remercie mille fois d’avoir accepter de voir un pauvre bougre comme moi.

Avec tout mon respect,

Joel Aub.

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Published in: on Sunday 3 September 2006 at 4:04 pm  Leave a Comment  

Lettre de Joel Aub. à Sylvie G

Chère Sylvie,

Je me fais peur. Cette quête de soi est éprouvante… presque une épouvante. Les commerçants autour de chez moi sont méfiants. Ils me regardent tous de travers. Quand j’ose dire comme d’habitude pour glaner des indices sur ma vie quotidienne soit ils ne répondent pas soit ils se ferment et m’ignorent. Est-ce que j’étais un sale type? Est-ce que j’étais un prétentieux de première?

Dès que quelqu’un, homme ou femme, porte un regard insistant sur moi dans la rue, je l’aborde pour savoir si on se connaît. J’interroge, j’insiste et je supplie. La plupart me prenne pour un fou et s’enfuie. Aucun n’a pu m’aider.

La consultation des archives du Progrès de Lyon fût une bouffée d’espoir: un article décrivant une exposition où j’avais présenté le versant artistique de mon travail. La galerie était toujours là mais l’accueil fut glacial. La personne de permanence ignora mes questions. Je dû attendre la directrice de la galerie.

La rencontre fut un cauchemar. Mme la galeriste m’incendia en disant que je ne manquais pas de toupet, que ma présence ici était indécente, que j’étais un ignoble individu, et d’autres choses que je n’ai pas la force d’écrire. Son péremptoire “l’assassin revient toujours sur les lieux du crime” me laissa sans voix.

Alors j’ai déambulé comme un fantôme dans les rues peu fréquentées de la Prequ’île. Le désir de savoir fût plus fort que le sentiment de défaite. Je décidais de suivre la galeriste comme piste aléatoire vers mon existence passée.

Je m’excuse d’avance si je vous dérange mais j’ai besoin d’en parler à quelqu’un. Même si vous souhaitez ne pas partager de repas avec moi, j’espère que vous serez d’accord pour lire ma correspondance. Je n’attends aucune réponse ni aucun assentiment de votre part.

Recevez mes plus cordiales salutations,

Joel Aub.

Published in: on Tuesday 4 July 2006 at 7:48 pm  Leave a Comment  

Lettre de Joel Aub. à Sylvie G

(note de Nicolas De Lap.: J'ai perdu la réponse de Sylvie G. Celle-ci répondait en substance qu'effectivement Joel Aub. était photographe professionnel spécialisé dans le prêt à porter. Elle avait été l'un des ses modèles pour la collection d'un catalogue de vente par correspondance. Il avait essayé de la draguer lors d'un dîner mais qu'elle l'avait "renvoyé dans ses vingt-deux". En effet, il avait la réputation d'un séducteur ayant parfois d'étranges attitudes. Mais elle ne savait rien de plus. Elle avait appris sa disparition du circuit professionnel à cause de problèmes personnels, c'est du moins ce qu'on lui avait dit. Personne ne s'en était émue. Elle était désolée de n'avoir pu répondre plus tôt mais elle avait été hospitalisée quelques temps.)

Madame,

Tout d'abord, je vous remercie de votre réponse à mon appel au secours. Je voudrais ensuite m'excuser pour mon attitude déplacée lors du dîner que vous évoquez. Quelques bribes de ce repas me sont revenues pour confirmer vos dires.

D'autres souvenirs font échos à cette évocation de l'étrangeté de mon comportement. A mon désarroi s'ajoute maintenant un malaise de ne pas me connaître du tout. La perte de la mémoire se double du sentiment d'être étranger à soi-même est une situation que je ne souhaite à personne. J'ai l'impression que c'est un autre qui a commis ces méfaits et pourtant … il me semble bien entendre résonner au fond de moi l'écho de ces actes. Je m'embrouille au point de ne plus savoir.

Le frisson me parcourt en dictant ces phrases à l'écrivain public! Je n'en peux plus.

Après une pause nécessaire pour reprendre mes esprits, je reprends la dictée de ma lettre pour oser vous proposer un rendez-vous afin d'échanger plus en détails sur vos souvenirs. En outre la rencontre physique pourrait provoquer un choc propice à ma mémoire. Je souhaiterais aussi me faire pardonner de l'attitude de mon autre moi.

Enfin si cela ne vous embête pas et si c'est compatible avec votre état de santé bien entendu.

Avec tout mon espoir.

Joel Aub.

Published in: on Monday 5 June 2006 at 7:32 pm  Leave a Comment  

Lettre de Joel Aub. à Sylvie G

Mademoiselle,

Il y a deux mois dans une première lettre je sollicitais désespérément votre aide à propos de mon amnésie. Je me permets d'insister avec ce second et dernier envoi.

Quelques petits éclats de vie ont brillé entre temps. Il est revenu à ma mémoire un repas joyeux que nous avons partagé. Soit je suis victime d'hallucinations soit nous nous connaissons plus que pour des motifs liés à mon métier de photographe.

Vous ne pouvez certainement pas imaginer quel supplice représente ma situation actuelle: être étranger à soi-même. Vivre sans mémoire c'est vivre sans repères dans un environnement incompréhensible.

Je vous conjure une dernière fois de me porter secours. La méteo très changeante de cette fin de printemps à Lyon aggrave encore plus mon état proche de la déprime.

Recevez mes salutations distinguées,

Joel A.

Published in: on Monday 22 May 2006 at 8:09 pm  Leave a Comment  

lettre de Joël Aub. à Sylvie G.

Chère Mademoiselle,

Cette démarche m'est pénible et j'espère vivement ne pas vous déranger. En effet ma situation est absurde mais véridique: j'ai totalement perdu la mémoire.

Je me suis réveillé un jour dans un appartement qui doit être le mien sans aucun souvenir mais avec un violent sentiment d'étrangeté. Je ne savais plus ni qui ni où j'étais.

J'ai pour l'heure rassemblé d'infimes indices:

  • vu mon appartement et ce qu'il contient, je dois être photographe professionnel
  • le nom sur la boîte aux lettres est Joël Aub.
  • votre nom et votre adresse sont au dos d'une photo en ma possession

Cette aphasie est assez traumatisante, je vous assure. Les médecins sont incapables de m'aider. Ils sont très dubitatifs et réservés sur mon cas. Le discours lancinant que j'entends m'invite à "attendre que cela passe…" J'ai même des difficultés à m'exprimer. C'est pourquoi, je suis obligé de faire appel à un écrivain public.

Si vous êtes en mesure de m'aider, je vous supplie de venir à mon secours. Dites-moi tout ce que vous savez sur moi, même si c'est peu. Cela pourra déclencher une cascade de remémorations.

En vous remerciant infiniment d'exister, vous êtes mon plus bel espoir de comprendre ce qui m'arrive.

Recevez, mademoiseille, mes sincères salutations.

Joël Aub.

PS: Merci d'envoyer votre réponse à cet adresse, je m'en remets pour l'instant à l'écrivain public pour vous lire.

Published in: on Wednesday 29 March 2006 at 8:16 pm  Comments (1)